L'obsolescence programmée des compétences : IA, santé et la nouvelle frontière de l'inégalité 

Par Víctor Píriz Correa, Lorena Leon y Adeline Allègre

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L'obsolescence programmée est habituellement associée à la conception délibérée de la fin de vie utile d'un produit. Pendant des années, nous l'avons pensée principalement par rapport aux terminaux mobiles ou aux ordinateurs : des objets qui duraient autrefois des décennies et qui semblent aujourd'hui conçus pour être remplacés selon des cycles de plus en plus courts. Cependant, restreindre ce concept à l'industrie des biens est insuffisant. Une analyse plus approfondie nous oblige à reconnaître plusieurs formes d'obsolescence : naturelle, programmée, perçue, planifiée et même décrétée. La plus périlleuse à l'ère numérique est sans doute l'obsolescence perçue : celle qui ne survient pas parce qu'un objet cesse de fonctionner, mais parce que le système décrète qu'il n'a plus de valeur.

Ce raisonnement commence aujourd'hui à se projeter sur le travail humain. Ma préoccupation est que l'intelligence artificielle générative puisse devenir un moteur d'obsolescence non seulement des produits, mais des capacités professionnelles et des structures économiques entières. Nous entrons dans une phase où le risque n'est plus seulement qu'un appareil devienne vieux, mais qu'un travailleur soit perçu comme obsolète s'il ne suit pas le rythme effréné des mises à jour technologiques.

Dans le secteur de la santé, l'IA ne doit pas être pensée comme un remplacement, mais comme une augmentation. Si nous l'utilisons comme critère de validation du professionnel, nous entrons dans une logique de mise au rebut humaine : la valeur du médecin ou de l'infirmier commence à se mesurer par sa proximité avec le dernier algorithme, et non par son jugement clinique ou son lien avec le patient. C'est l'obsolescence programmée des compétences.

L'obsolescence classique a déjà montré ses ravages environnementaux, avec 62 millions de tonnes de déchets électroniques générés en 2022 [1]. Il s'agit d'un problème de santé environnementale et humaine mondiale [1,2]. L'obsolescence programmée est un échec de la gouvernance mondiale.

Le Working Paper 166 de l'OIT (2026) démontre une asymétrie critique : dans les pays en développement, les travailleurs pouvant être déplacés par l'automatisation ressentent l'impact rapidement, tandis que ceux qui pourraient en bénéficier se heurtent à des goulots d'étranglement infrastructurels [3]. C'est le piège de l'infrastructure.

En santé, cette menace revêt une dimension éthique délicate. Le secteur sanitaire travaille avec la vulnérabilité et la responsabilité morale. L'IA peut être un complément utile, mais pas un substitut au raisonnement clinique [5]. Lorsque le système valorise davantage la vitesse algorithmique que l'expérience humaine, une forme de violence institutionnelle silencieuse apparaît.

De plus, l'IA a une empreinte écologique matérielle (centres de données, eau, métaux critiques) [6]. Si elle s'insère dans une économie de renouvellement accéléré, elle devient un multiplicateur de l'obsolescence matérielle. Notre position est claire : l'IA en santé doit être une augmentation, pas un remplacement. Nous avons besoin d'un dialogue social réel et d'une éthique de l'innovation qui refuse de traiter les professionnels et les nations comme du matériel jetable.

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